La découverte de Neptune
La laborieuse découverte d'Uranus
Le 13 mars 1781, en cherchant des étoiles doubles, William Herschel découvrit un astre nouveau, d'un diamètre sensible, mais d'aspect légèrement diffus. On était habitué aux découvertes inopinées de comètes, mais on découvrait aussi des nébuleuses. Le 17 mars, en voyant que l'astre avait changé de place, Herschel, pensa à une comète et prévint Maskelyne, l'astronome royal, et Hornsby, directeur de l'observatoire d'Oxford. Mais non seulement cette fichue comète ne montrait ni tête, ni queue, comme toute comète qui se respecte, mais elle refusait de suivre une honnête orbite de comète, c'est à dire une orbite parabolique, quelque soin qu'on prit à faire les calculs. Toute orbite une fois calculée était aussitôt réfutée par les observations suivantes. Neville Maskelyne, en Angleterre, et Olbers, en Allemagne pensait que l'astre d'Herschel devait plutôt être une planète. C'est Bochard de Saron, président au parlement de Paris (et martyr de la révolution), qui fut le premier à proposer une orbite planétaire. Quelques mois plus tard Anders Johan Lexell, à St Petersbourg, et Pierre Simon Laplace, en France, calculaient une orbite qui représentait enfin le mouvement de l'astre. Une orbite de planète à deux fois la distance de Saturne En essayant de déterminer l'orbite de la planète, on s'aperçut qu'elle avait déjà été observée plusieurs fois, comme une simple étoile. Ces anciennes observations allaient pouvoir servir à déterminer une orbite précise.
Malgré tout le soin qu'avait pris Bouvard à tenir compte des perturbations de Jupiter et de Saturne, la planète refusait d'être observée aux positions prévues, avançant ou retardant d'une valeur bien supérieure aux erreurs d'observations. C'était à en perdre son latin. Uranus semblait se jouer de la loi de la gravitation universelle. On alla jusqu'à se demander si cette loi était encore valable aux grandes distances |
Une planète inconnue perturbe-t'-elle Uranus?
La comète de Halley semblait elle aussi fâchée avec la mécanique céleste. En 1833, Valz, de Marseille, suggérait à Arago que ses perturbations pouvaient venir d'une planète inconnue
En 1834, le révérend T.H Hussey suggéra à Alexis Bouvard, alors directeur de l'observatoire de Paris, que les perturbations d'Uranus devaient être causées par une planète encore inconnue. Bouvard n'ayant pas donné suite, Hussey tenta sa chance auprès de Sir George Biddell Airy, l'astronome royal, sans plus de succès
En 1840, Bessel, d'accord avec l'idée d'une planète inconnue, constatait que l'écart atteignait une minute d'arc et s'accroissait de 7 à 8 secondes d'arc par an. Bessel confia le soin de surveiller ces perturbations à son disciple Friedrich Wilhelm Flemming. Malheureusement, Flemming mourut de la fièvre Typhoïde le 28 décembre 1840, et ses travaux sur l'orbite d'Uranus ne furent publiés que 10 ans plus tard
![]() John Couch Adams |
![]() Urbain Joseph Le Verrier |
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Demi-grand axe de l'orbite Durée de la révolution sidérale Excentricité Longitude du périhélie Longitude moyenne au 1er janvier 1847 masse Ce qui donnait la position: Longitude héliocentrique vraie Distance au Soleil |
36.154 217 ans,387 0.10761 284°45' 318.47 1/9300 masse solaire 326° 32' 33.06 |
Le Verrier était optimiste quand au succès de la recherche, car il crut pouvoir déduire pour la planète un diamètre angulaire de 3.3'', ce qui la rendrait facile à distinguer d'une étoile dans une bonne lunette
![]() George Biddell Airy |
![]() James Challis |
En France, en cet été 1846, on n'avançait guère plus, car à cette époque, on ne disposait pas non plus à Paris de carte céleste jusqu'à la magnitude 8, qui aurait permis de trouver rapidement l'intrus.
En fait une telle carte venait d'apparaître. C'était la planche, pour une ascension droite de 21H, de la Berlin Sternkalendar. Mais cette carte n'était encore disponible qu'à Berlin.
La planète est trouvée!
Galle reçut la lettre le 23 et en discuta aussitôt avec Johann Encke, le directeur de l'observatoire de Berlin. Malheureusement, Encke fêtait son 55ème anniversaire ce jour là et avait réservé sa soirée. Galle dut insister mais Encke finit par tomber d'accord et permis à Galle de commencer la recherche en utilisant la lunette de 23 cm d'ouverture de l'observatoire |
Cette méthode leur permit de trouver rapidement, à 52' de longitude de la position indiquée (mais plus d'un degré de distance angulaire), une étoile de magnitude 8 qui ne figurait pas sur la carte. Mais était-ce la planète ou une étoile oubliée? Le lendemain, ils vérifièrent: L'étoile s'était déplacée. Victoire! C'était bien une planète. |

La carte de Bremiker
En rouge, la position d'après Le Verrier. En bleu, la position trouvée
Aussitôt le résultat connu, à Paris, on triomphe. Arago déclare à l'académie des sciences:
"Mr Le Verrier a aperçu le nouvel astre sans avoir besoin de jeter un seul regard vers le ciel.; il l'a vu au bout de sa plume"
Quand à Le Verrier, il entrevoit déjà toute une kyrielle de planètes, découvertes successivement par les perturbations qu'elles exercent les unes sur les autres (il changera d'avis plus tard)
Polémique sur la priorité
A Cambridge, c'est le 30 septembre que Challis apprend la découverte de Galle. Consternation! En recherchant dans ses notes, il découvre qu'il avait observée la planète le 30 juillet et le 4 août...
Le 1er octobre le nom de Neptune est choisi pour la nouvelle planète au grand dam de Le Verrier, à qui Arago avait promis de dédier la planète.
Le feu de l'a polémique s'allume le 3 octobre. John Herschel envoie une longue lettre à la revue l'Atheneaum ou il défend l'antériorité des travaux d'Adams.
Mais l'affaire va surtout s'enflammer du fait des tentatives d'Airy et de Challis pour se justifier, qui vont être très mal perçues en France, même si elles se présentent sous la forme de félicitations.
Le 19 octobre à l'académie des sciences, la séance est houleuse. Arago lit les diverses lettres envoyées d'Angleterre, et conclut:
M. Adams n'a pas imprimé, même aujourd'hui, une seule ligne de ses recherches; il ne les a communiqué à aucune société savante. M. Adams n'a donc pas le moindre titre valable pour figurer dans l'histoire de la découverte de la nouvelle planète.
En Angleterre, Airy et Challis passent pour deux idiots qui ont laissé s'échapper l'opportunité d'une si brillante découverte. En France, tandis que Le Verrier est nommé officier de la légion d'honneur (Galle est nommé chevalier), les caricaturistes ont la dent dure

Adams accusé par la caricature d'avoir plagié Le Verrier!
Que valaient vraiment les calculs?
En dépit de son succès apparent, la méthode de Le Verrier ne réussit pas à fournir des éléments valables pour l'orbite de Neptune. Une fois que de nouvelles observations eurent permis de calculer l'orbite de la nouvelle planète on s'aperçut que:
- l'orbite de la planète avait un demi-grand axe (rayon) de 30.1 U.A, et une excentricité presque nulle (.009)
- L'orbite calculée si laborieusement par Le Verrier était donc fausse, puisque le rayon prévu était de 36.154 U.A et l'excentricité de .107
- L'orbite calculée par Adams, était encore pire avec un rayon de 37.25 U.A

Les orbites trouvées par Adams et Le Verrier
Pourtant, dans les deux cas, la position trouvée était dans les parages de la position prévue.

Les positions trouvées par Adams et Le Verrier
L'astronome Benjamin Peirce, d'Harvard, constatant l'inadéquation des calculs d'orbite, est allé jusqu'à parler d'un heureux hasard. Selon lui la découverte de Galle n'était que fortuite.
On peut en douter, car si la coïncidence vaut, à la rigueur pour Adams (dont les calculs étaient moins précis), l'hypothèse n'est plus tenable pour Adams ET Le Verrier. La similitude des 3 positions ne s'explique pas sans une corrélation
On a fait remarquer que cette concordance n'était due qu'au fait que la recherche avait été effectuée une vingtaine d'années après les perturbations maximum, lors de la conjonction. Cinquante ans plus tard, Galle n'aurait probablement rien trouvé

Ne retrouvant pas sa planète, Mr Leverrier colle à la place un calcul prouvant son existence
Remarquons aussi que si Galle avait cherché une dizaine de jours plus tôt, il aurait trouvé Neptune en conjonction avec Saturne, comme autrefois Galilée l'avait (sans le savoir) trouvé en conjonction avec Jupiter
La méthode de Le Verrier
<>Les erreurs de calculs de Le Verrier sont dues au fait que raisonnant en mathématicien, et non en astronome, il s'était empétré dans un calcul compliqué d'équations à n inconnues, d'où il ne s'était sorti qu'en faisant des simplifications outrancières et inadéquates
On pourrait croire qu'il suffisait de noter les avances et les retards d'Uranus sur sa position théorique, et de déterminer à quel moment le phénomène s'inverse. Mais après avoir soigneusement corrigé les tables de position d'Uranus, Le Verrier obtint les écarts suivants

avances et retards d'Uranus en secondes d'arc, au fil des ans
C'est que l'orbite de départ était déjà une orbite perturbée. En affinant les calculs Le Verrier n'avait obtenu qu'une orbite elliptique optimisée, minimisant les écarts.
Pour retrouver la planète perturbatrice à partir des perturbations d'Uranus, il fallait trouver sa masse, et les 6 éléments de son orbite, ce qui fait déjà 7 inconnues, mais il fallait aussi trouver la mesure réelle des perturbations, et pour cela connaître l'orbite non perturbée, dont les 6 éléments sont autant d'inconnues supplémentaires. Cela faisait donc 13 inconnues à déterminer, et pour cela Le Verrier disposait de 269 mesures de position.
Un système de 269 équations à 13 inconnues! C'était insurmontable pour l'époque. D'autant que la longitude apparaissait sous une forme plus compliquée qu'une simple équation du premier degré.
Le Verrier chercha à diminuer le nombre des inconnues. Il remarqua d'abord que les inclinaisons sur l'écliptique des grosses planètes connues étaient faibles. Comme la planète perturbatrice était nécessairement une grosse planète, il était raisonnable de la supposer dans le même plan, ce qui permettait d'éliminer les inconnues d'inclinaison et de longitude du noeud ascendant (puisqu'il n'y en a plus) dans les équations, tant pour Uranus que pour Neptune. C'était une bonne idée et cela réduisait le nombre d'inconnues à neuf.
Mais il voulut aller plus loin, et plutôt que de supposer l'excentricité nulle (au moins dans une première tentative) ce qui eut réduit le nombre d'inconnues à 7, il choisit de supposer une valeur arbitraire pour le rayon de l'orbite, en se fondant sur la loi de Bode, ce qui lui laissa 8 inconnues.
Dans une première tentative Le Verrier procéda par essais successifs de 40 valeurs de la longitude. Il trouva que les équations donnaient le meilleur résultat pour une longitude comprise entre 243 et 252°
Puis il changea de méthode et chercha à résoudre directement le système d'équations, quitte à le simplifier drastiquement. Il groupa les observations proches dans le temps et obtint une série de 33 équations basées sur des observations moyennes et fictives. Échouant à les résoudre il se résolut une nouvelle fois à éliminer 6 inconnues. Mais comme les variables étaient déjà des fonctions des éléments, et qu'il conservait des valeurs arbitraires, comme disait Emmanuel Liais, "il ne devait plus trouver ultérieurement dans son analyse que ce qu'il y mettait". Si finalement la position donnée était acceptable, c'est qu'il avait conservé la longitude de la planète dans ses inconnues
La méthode d'un astronome
En raisonnant en astronome et non en mathématicien, on pouvait obtenir un aussi bon résultat, voire meilleur, avec moins de calculs, donc plus vite, comme Liais l'a démontré
![]() Emmanuel Liais |
Jouons à découvrir Neptune
On pourrait reconstruire la découverte de Neptune sous la forme d'un jeu, dépendant de plusieurs paramètres: La méthode employée, le temps de calcul, la méthode de recherche employée (avec ou sans carte), et le temps de recherche.
Une méthode de calcul compliquée nécessitera un temps de calcul très long, pendant lequel un autre joueur peut trouver.
Mais une précision du calcul insuffisante nécessitera un temps de recherche plus important. Un temps qui peut être optimisé avec la méthode de recherche
Mais il y a aussi des paramètres moins faciles à maîtriser, comme la confiance de l'autorité qui décidera de la recherche
Par ailleurs un astronome amateur peut aujourd'hui s'amuser à redécouvrir Neptune, pourvu qu'il ait accès à un logiciel, qui permette de supprimer une planète de la simulation: On fait alors une simulation de la position d'Uranus sans Neptune, qui donne les positions telles que pouvait les calculer Bouvard. Puis une simulation avec Neptune, qui donne les résultats observés.
On dispose alors des perturbations, avec lesquelles il faut calculer l'orbite de Neptune, et sa position actuelle
Une fois la position calculée, Il n'y a plus qu'à photographier à quelques jours d'intervalles la zone concernée avec un appareil photo numérique monté sur un télescope équatorial entrainé, et a opérer la comparaison en superposant à l'un des clichés le négatif de l'autre. Les étoiles fixes disparaissent, et seule reste la planète dont les deux images ne se superposent pas
La fin d'une légende
![]() Le Verrier dans sa gloire |
Il y a eu beaucoup de bonheur dans notre recherche: La carte académique de Mr Bremiker, qui, peut être, n'est pas encore arrivée à Paris, mais que je ferai expédier tout à l'heure, comprend justement, près de sa limite inférieure, le lieu que vous avez désigné. Sans cette circonstance infiniment favorable, sans une carte où l’on pût être sûr de trouver les étoiles fixes jusqu’à la dixième grandeur, je ne crois pas qu’on eût trouvé la planète.
C'est donc finalement bien plus de trois astronomes qui sont impliqués dans la découverte de Neptune
Pour la découverte effective, nous devons compter
Alexis Bouvard
Et pour la découverte potentielle
Francois Arago
Urbain Joseph Le Verrier
Carl Bremiker
Johann Gottfried Galle
Heinrich d'Arrest
John Couch Adams
On peut mieux juger du rôle de chacun en imaginant la situation en leur absence
James Challis
...et l'infortuné Flemming, qu'on oublie toujours
- Sans Bouvard, Arago n'aurait pas lancé Le Verrier sur la piste d'une planète inconnue.
- Sans Arago, Le Verrier s'y serait probablement lancé plus tard. Quid des chances d'Adams?
- Sans Le Verrier, il reste Adams, mais Airy n'aurait pas pris ses calculs au sérieux (à moins qu'Adams ne se mette à rechercher lui aussi une solution analytique)
- Sans Bremiker, Galle se fut trouvé dans la même situation que Challis, relevant chaque étoile, et Challis aurait pu être le premier
- Sans Galle, Challis aurait probablement trouvé avant que les français ne commencent une recherche
- Sans D'Arrest, Galle aurait perdu plusieurs jours, mais eut pu trouver avant Challis
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| Dernière mise à jour: 20/10/2009 |