Pas de martien à Sinceny

A Sinceny, près de Chauny (Aisne), M. Ruant l'a échappé belle. Pris pour un martien, il a failli recevoir du plomb en pleine tête. Quant à son agresseur, M. Faisan (ou Faisant), il peut se feliciter d'avoir raté sa cible: il aurait pu être inculpé d'homicide par imprudence.

Des lueurs étranges inquiétent M. Faisan, qui tire.

NE TIREZ PAS sur le « Martien » !
  Un voisin de M. Marcel Faisant, demeurant à Sinceny, venait le chercher, l'autre soir, car il avait aperçu, disait-il, des lueurs étranges dans un pré, du coté du chemin de Soude; la veille, ce voisin avait déjà remarqué ces lueurs suspectes.
  Martiens ou braconniers?
  M. Faisant voulut en avoir le coeur net : il décrocha son fusil de chasse et les deux hommes sortirent. M. Faisant vit les lueurs, siffla, épaula et tira. Un cri répondit au coup de feu et les deux hommes s'enfuirent.
  On apprenait le lendemain, par M. Maurice Ruaut, cultivateur à Sinceny, qui dépannait son auto dans un pré, au chemin de Soude, que son véhicule avait reçu des chevrotines, dont la carrosserie portait les traces. Les plombs s'étaient écrasés tout près de la tête de M. Ruaut.
  Les gendarmes, poursuivant leur enquête, découvraient que les lueurs aperçues par le voisin de M. Faisant, n'étaient pas un mythe et avaient été provoquées par un cultivateur qui soignait,dans son pré, une bête malade.

(L'Aisne Nouvelle, 19 octobre 1954, page 1)

Sensationnel! On a tiré sur un martien. De nombreux journaux vont citer l'affaire d'après une dépèche du 16 octobre.

ATTENTAT MANQUE...
... CONTRE UN FAUX MARTIEN

Saint-Quentin, 16 octobre. - M. Maurice Ruant, cultivateur à Sinceny, près de Chauny (Aisne), a failli être victime de la panique que cause à certain l'apparition des soucoupes ou autres engins volants. Hier soir, Il était occupé à dépanner sa voiture, dans un pré proche de chez lui, quand deux coups de fusil de chasse furent tirés dans sa direction. Les plombs s'écrasèrent sur la carrosserie du véhicule, non loin de sa tête. M. Maurice Ruant porta plainte et l'enquête aussitôt ouverte permis de retrouver rapidement l'auteur des deux coups de feu qui était voisin de M. Ruant, M. Faisan.
Ce dernier a déclaré à la police:
"J'ai cru, en voyant une silhouette évoluant dans la lumière de deux phares, être en présence d'un Martien en train de réparer sa soucoupe volante. Je suis allé chercher mon fusil et j'ai tiré."
Malgré sa bonne foi, M. Faisan sera poursuivi..

(Liberté, 17 octobre 1954, page 7)

D'autres journaux raconteront l'affaire sur un ton plus ironique:

Chasse prohibée
Où l'on voit
M. FAISANT

tirer deux cartouches
sur un martien


  Alors que M. Maurice Ruant, cultivateur à Sincen, (Aisne), était occupé, à la tombée du jour, à dépanner sa voiture dans un de ses prés deux coups de fusil de chasse ont été tirés dans sa direction et quelques plombs sont tombés sur son véhicule.
  M. Ruant, qui pensait avoir été victime d'une balle égarée, ne croyait certes pas que l'on pouvait prendre sa modeste personne pour quelque martien en mission spéciale et encore moins sa capricieuse auto pour une de ces soucoupes volantes qui ne connaissent jamais la panne.
  C'était pourtant là l'explication de ces coups de feu.
  M. Faisant, qui avait remarqué la lueur projetée dans le champ par les phares s'était approché en compagnie de M. Bonneton pour voir ce qui se passait non loin d'eux.
  Aussi invraisemblable que la chose puisse paraître, les deux hommes n'avaient pas encore vu de soucoupes volantes. D'où un désagréable complexe d'infériorité dont ils avaient hâte de se débarrasser. Cette fois, enfin, ils tenaient leur soucoupe et qui plus est leur martien qu'il fallait ramener mort ou vif à la maison.
  Et c'est ainsi que lui faisant bonne mesure, A. Faisant tira deux cartouches sur l'homme des planètes.
  L'homme des planètes a porté plainte et M. Faisant, faute de Martien, ramènera sans doute bientôt à la maison un procès-verbal « bien de chez nous ».

(La Voix du Nord, 17 octobre 1954, page 3)

Après un acte aussi sensationnel, M. Faisan eut droit aux honneurs de la couverture de la revue Radar.

Une de Radar
Couverture de Radar
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« Tu verras qu’un d‘ces iours, les Martiens s’promèneront à Chauny! », avait-on dit en riant à M. Faisant. Et ce brave cultivateur de l‘Aisne avait hoché la tête d’un air entendu. « J’ai d’quoi les recevoir ! » avait-il répliqué simplement. M. Faisant avaît réintégré son logis. Il s’étaît assis auprès de la fenêtre, les yeux fixés sur l’ombre qui noyait peu à peu les prés et les bois. Soudain, il tressaillit...

(Radar, 31 octobre 1954, page 1)
  Une lueur filtrait à travers les buissons - puis disparut.
  « C'est-y les Martiens ? » s'interrogea M. Faisan. Et cette idée le travailla toute la journée.
  Aussi lorsque, le soir venu, le paysan revit de nouveau la lumière bouger, il n'eut plus aucun doute: « C'est des Martiens qui ont atterri! »
  M. Faisant se précipita chez son voisin : « Bonneton, lui dit-il, les yeux exorbités et la voix tremblante, y a des Martiens dans la pature », « Qu'est-ce que tu dis ? », « - Y a une soucoupe volante qu'a atterri. », « Il faut aller voir ! » décréta le voisin Bonneton « - Attends, j'vas prendre mon fusil... On sait jamais... ».
  Les deux hommes traversèrent la route. Sur un petit chemin de terre, une masse sombre s'étalait au dessus du sol ; une lueur bizarre circulait autour : « C'est la soucoupe » souffla M. Faisant à son compagnon. Et il ajouta : « J'vois le Martien... il est bati comme un vrai monstre ». Ils étaient à 120 mètres environ du mystérieux visiteur. « - J'vas siffler », déclara M. Bonneton « si ça bouge tu tires ! ».
  Il fit comme il disait. L'ombre bougea. Un coup de feu retentit dans la nuit...
  Après quoi les deux compères regagnèrent en courant leur ferme où ils se cadenassèrent. On ne saurait être trop prudent, pas vrai !
  Quelques instants plus tard, un homme, tout à la fois furieux et affolé, pénétrait dans la gendarmerie : « J'viens porter plainte, explosa-t-il, on a voulu me tuer ! J'm'appelle Ruault Maurice. J'ai 25 ans. Mon commis Pierre Bouthillier est venu m'dire tout à l'heure : « Y a une vache accidentée dans l'pré du chemin de Soude ». J'ai pris alors ma traction pour y aller voir. Mais v'là-t-y pas qu'en arrivant dans l'chemin de terre, ma roue arrière s'embourbe ! J'descends d'voiture; j'prends ma lampe électrique: la vache était morte, rien à faire. J'reviens vers ma traction, mais avec c'te saleté d'boue, impossible de r'mettre en marche, la voiture patinait... Alors, j'entends un coup d'sifflet. J'me r'dresse et pan! v'là un coup de feu qu'éclate. Pas de doute, y'a quelqu'un qu'a voulu m'assassiner; la voiture était criblée de plomb... ».
  Il a fallu huit jours aux gendarmes de Chauny pour éclaircir cette ténébreuse affaire. « Possible que jaie tiré sur M. Ruault en croyant qu'c'était un Martien, a reconnu M. Faisant. Mais si, le lundi, c'était lui qu'était dans la pature, j'suis sûr qu'la veille, c'était un bonhomme sorti d'une soucoupe volante ! ».
  Car telle est la force de la persusasion...

Note: En comparant avec l'article du journal local, on voit combien ce récit est romancé, tout au moins pour ce qui concerne Faisan et Bonneton.
D'autre part, malgré le talent de l'illustrateur, on voit bien que quelque chose ne va pas dans la scène représentée: à quelques mêtres de distances M. Faisan n'aurait pas pu se tromper. De fait, d'après le texte, il se trouvait à 120 m.

(Radar, 31 octobre 1954, page 2)

Donc M. Faisan était passible du tribunal. Un tribunal, bien en peine de trouver quel texte de loi appliquer, comme un brillant juriste va nous l'expliquer:

Tirer un coup de feu sur un "Martien", est-ce assimilable, au regard de la loi pénale, au même geste excercé sur un homme ?
...
Nous serions curieux de savoir quelle est la qualification retenue : aucune blessure n'en étant résultée pour la victime, on peut songer — selon que l'on retient "l'animus necandi" ou non à la charge de l'auteur — soit à la tentative de meurtre, soit aux violences volontaires de l'article 311 du Code pénal. Le délit involontaire de l'article 320 du Code pénal, qui conviendrait le mieux à une affaire de cette nature, peut-il être retenu, en l'absence de toute blessure, maladie ou incapacité chez la victime ? On pourrait songer aussi à une qualification de délit de chasse — ce qui n'est pas aussi extravaguant que cela peut paraître à priori. On peut, enfin, estimer que le fait ne peut être versé dans le moule d'aucune qualification pénale, ce qui exclurait toute poursuite ou entraînerait la relaxe du prévenu.
...
Nous pensons qu'en l'espèce, le sieur Faisan n'a commis ni error personae ni aberratio ictus, qui n'ont pour effet — on vient de le voir — de changer ni la nature, ni la gravité du délit accompli. Son erreur n'est pas seulement formelle, donc inopérante ; elle est essentielle, donc opérante, puisqu'elle porte sur un élément constitutif du délit.
...
Quelqu'opinion que l'on adopte, vouloir appliquer au "martien" des lois — au sens large du terme — faites pour les humains, c'est vouloir, de toute évidence, faire éclater le cadre pour lequel ces lois avaient été conçues.
...
Au risque de nous voir taxer d'originalité, nous hasardons, en l'espèce, l'inculpation de délit de chasse.

Mais comment, dira-t-on ? Outre que M. Faisan — en dépit de son nom — ne serait pas la cible, mais le chasseur, il faudrait — en l'occurence — prendre les "martiens" pour des animaux nuisibles ou dangereux, tout juste bons à pourchasser, alors qu'il se sont révélés aimables et même tendres, à en croire certains témoins !

Il est vrai que M. Faisan, manquant totalement de la plus élémentaire courtoisie interplanétaire, a risqué, par son geste inconsidéré, de déclencher la plus incroyable guerre des mondes ;
...
Nous assisterons peut-être à la naissance d'un nouveau droit, non plus international, mais interplanétaire. Après tout, pourquoi pas ?

(Revue de Science Criminelle et de Droit Pénal Comparé, n° 4, Nouvelle Série, octobre-décembre 1954, )

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Dernière mise à jour: 09/12/2016