1882. Joseph Bertrand copie les rêveries de Schorr.

Fontana
Joseph Bertand
Joseph Bertrand (1822-1900), a laissé sa trace dans l'histoire des sciences. Né dans une famille de scientifiques, il parlait le latin à l'age de 9 ans, fut docteur es sciences à 17. et premier du concours d'entrée à l'école Polytechnique la même année. Mathématicien et économiste, il fut membre de l'académie des sciences en 1856, et en devint secrétaire perpétuel en 1874. Parallèlement il fiut élu à l'académie française en 1884.
C'était donc une sommité du monde scientifique français.
En 1882, il avait déja publié, outre divers ouvrages de mathématiques, Arago et sa vie scientifique, Les fondateurs de l'astronomie moderne, et L'académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793. On pouvait donc s'attendre à du sérieux quand, en août 1882, il publia "Le satellite de Vénus", dans la revue L'Astronomie, que venait de fonder Camille Flammarion, qui d'ailleurs, reprendra le contenu de cet article pour son ouvrage suivant. Hélas, il ne fait que reprendre les rèveries (ou les âneries) de Schorr.

Diverses sources ont prétendu reproduire le dessin du satellite de Vénus, observé par Cassini en 1672, ce qui laisse entendre, qu'il s'agit d'un dessin que Cassini a exécuté lui même.
Il n'en est rien. Aucun des compte-rendus de Cassini ne contient un tel dessin, et son examen attentif montre qu'il est signé J.B.
De fait, ce dessin fait son apparition dans l'article de Joseph Bertrand sus-nommé.
J.B, c'est donc Joseph Bertrand, membre respecté de l'institut, mais qui va se comporter en simple historiographe n'ayant pas vérifié ses sources.
Nous allons voir en effet, que sa reconstitution est complètement fausse, et que la légende qu'il a mis dessous ne l'est donc pas moins.

1/2 distance d'observation pour voir l'image centrale à l'échelle (si x 150)

fontana
le satellite de Vénus (Cassini, 1672)
réel
ce que Cassini pouvait voir
stellarium
reconstitution par Stellarium

A gauche, le dessin de Joseph Bertrand: il ne respecte pas les indications de Cassini, qui dit bien que Vénus était en croissant, et que le petit croissant était plus sombre, comme la lune l'est par rapport à la Terre. A droite une constitution sur la base de Stellarium.
Nous savons que Cassini observait avec sa lunette de 34 pieds, qui avait 108 mm d'ouverture et 11 m de focale. En supposant le verre homogène, l'objectif était tout de même affecté de l'aberration chromatique, comme il est expliqué dans l'affaire Cassini. Pour être débarrassé de cette aberration l'ouverture doit être inversement proportionnelle au diamètre de l'objectif, ce qui fait croitre la longueur comme le carré du diamètre de l'objectif. Avec une lentille de 108 mm, la longueur eut du être d'une quarantaine de mètres et non de 11.
Nous ignorons le grossissement exact employé par Cassini, que nous pouvons supposer de 150, mais nous savons que le diamètre de Vénus était de 27.5"
L'image centrale reconstitue ce que pouvait voir Cassini, dans la lumière du petit matin, avec un grossissement de 150, et une résolution de 4.5". On est loin du dessin de Joseph Bertrand.

Voici la suite de l'article:

  Les planètes Vénus et Mercure sont considérées par les astronomes comme privées de satellites. La question cependant, pour ce qui regarde Vénus, a été tenue douteuse, et les preuves alléguées en faveur de l’existence d’un satellite de Vénus resteraient très sérieuses, si le temps écoulé depuis les dernières observations ne diminuait considérablement la probabilité de leur exacte interprétation. Le passage récent de Vénus sur le Soleil, dans lequel aucun observateur, pas plus qu’en 1761 et en 1769, n’a remarqué de satellite, accroit encore la confiance de ceux qui rejettent formellement l’existence du compagnon de Vénus, signalé pour la premiére fois par Fontana le 15 novembre 1645. Fontana, parmi les contemporains de Galilée, était un des observateurs les plus habiles et les plus assidus; il a découvert la rotation de Mars, les taches de Vénus et les bandes réguliéres qui, de l'Est à l'Ouest, sillonnent Jupiter parallélement & l’équateur.
Note: Fontana n'a rien découvert de tout cela. Ce qu'il a décrivait sortait, soit des défauts de sa lunette, soit d'autres ouvrages qu'il avait copié, car sa lunette ne montrait pas les bandes de Jupiter, découvertes une décennie plus tôt.
  Quoique l'observation de Fontana fut précise et certaine, les astronomes, pendant vingt-sept ans, cherchérent sans résultat le petit astre qui, le 15 novembre 1645, s’était montré tout auprés et au-dessus de Vénus.
Note: Les atronomes ne cherchèrent rien du tout. Simplement, après la sortie du livre de Fontana, ils remarquèrent qu'ils n'avaient eux même rien vu de ce que Fontana décrivait.
Dominique Cassini, dont l’habileté et la circonspection n’ont pas besoin d’étre rappelées, aperçut, en 1672, un petit astre d’un diamétre apparent égal au quart environ de celui de Vénus et distant de la planéte d’un diamétre seulement de celle-ci. Les astronomes, encouragés par l'annonce de Cassini, cherchérent sans doute à renouveler l’observation; leurs efforts furent inutiles, et c’est quatorze années plus tard seulement, le 27 août 1686, que Cassini retrouva un petit astre égal en diamétre au quart de Vénus, à une distance égale aux trois cinquiémes environ de ce diamétre.
Note: Les atronomes ne risquaient pas de chercher dès 1672, puisque les observations de Cassini ne furent connues qu'en 1695.
  Un demi-siécle s’écoule, aprés cette observation de Cassini, sans qu’aucun astronome signale le compagnon de Vénus. Le 3 novembre 1740, Schort aperçut, a 10’ environ de la planéte, un astre d’un diamétre un peu inférieur au tiers de celle-ci, et qui semblait l’accompagner dans le ciel. L’observation ne put étre renouvelée les jours suivants.
Note: C'est Short et non Schort.
  Aprés l’observation de Schort, nous en trouvons une d’André Meier à Greifswalde en 1759; quatre de Montaigne a Limoges, le 3, le 7 et le 11 mai 1764 ; sept, enfin, de Rodkier et de Horrebow, & Copenhague, et de Montbarron 4 Auxerre, les 3, 4, 10, 11,15, 28 et 29 mars 1764.
Note: les observations de Rodkier en 1761 sont oubliées.
  Les astronomes que nous venons de citer, sans étre de premier ordre, sont dignes de confiance. Schort était, en méme temps qu’excellent observateur, le plus habile opticien de son temps ; on lui doit d’excellentes déterminations micrométriques de Jupiter et la mesure de son aplatissement. Trés habitué à l’emploi des instruments qu’il construisait lui-méme, il est difficile de le supposer dupe d'une illusion.
  Montaigne découvrit deux cométes, en 1772 et en 1774 ; observateur zélé du ciel, il avait l'habitude des instruments.
  Horrebow, élevé dans l’Observatoire de Copenhague, dont son pére, avant lui, était le directeur, a laissé la réputation d’un astronome consciencieux et habile.
  M. Schorr, dans son récent ouvrage sur le satellite de Vénus, assure que André Meier de Greifswalde a prouvé sa capacité par plusieurs bons travaux ; mais il n’en cite aucun, et ce nom ne figure pas dans la bibliographie astronomique de Lalande. Rodkier et Montbarron, enfin, ont été de simples amateurs de la science astronomique, mais leurs observations acquiérent un grand prix par leur accord avec celles d’Horrebow, qui sont & peu prés simultanées.
Note: Voila l'explication: toutes ces affirmations et commentaires sont copiées de l'ouvrage de F. Schorr..
  On s’est demandé si ces apparitions singuliéres ne devaient pas étre attribuées au passage d’Uranus, alors inconnu des astronomes, dans le voisinage de Vénus. Le docteur Koch, de Dantzig, qui a laissé d’excellents travaux d’astronomie stellaire, a trouvé qu’Uranus, le 4 mars 1764 jour de l’observation de Rodkier, était distant de Vénus de 16’1/2 seulement. La tentative de Koch pourrait étre renouvelée pour les nombreuses petites planétes découvertes depuis un quart de siécle, et si, pour chaque apparition signalée, l’une d’elles était trouvée dans le voisinage de Vénus, le probléme semblerait complétement résolu. La recherche est facile, quoique d’une exécution un peu longue; plusieurs jeunes astronomes pourraient utilement se la partager.
Note: Joseph Bertrand oublie de dire que Schorr lui même admet qu'Uranus ne convenait pas.
  Le Pére Hell a cru, en 1757, apercevoir prés de Vénus un point brillant dans le ciel; mais un examen plus attentif lui en fit découvrir l'origine dans la lumiére réfléchie par son oeil méme et renvoyée de nouveau par l’oculaire du télescope; un déplacement de l'image accompagnait en effet chaque mouvement de son oeil : l'astre supposé un instant n’avait donc aucune réalité. Schort et Cassini ne mentionnent pas, il est vrai, l’épreuve du déplacement de l'oeil faite par le Pére Hell, mais il est difficile d’admettre que d’aussi habiles observateurs aient pu, pendant plus d’une heure, se laisser prendre a une illusion aussi grossiére.
  Le Pére Hell, tout en signalant la cause possible, suivant lui, des observations prétendues du satellite, engageait cependant, en 1761, tous les observateurs du passage de Vénus à chercher soigneusement la trace du satellite sur le disque solaire. L’insuccés des recherches le confirma dans son soupcon, et il le communiqua à Lacaille en le priant de garder sa lettre pour lui seul; mais, en 1762, aprés la mort de Lacaille, il recut d’une main inconnue la traduction en langue frangaise de sa propre lettre, accompagnée dune réfutation de Montaigne. Il publia alors, dans les Ephémérides de Vienne pour 1766, une dissertation (De satellite Veneris), dans laquelle il s'efforca d’expliquer toutes les apparitions prétendues par des illusions d’optique.
  Le passage de Vénus, en 1769, n’ayant montré le prétendu satellite à aucun observateur, les astronomes paraissaient adopter l'interprétation du Pére Hell, lorsque Lambert, reprenant la question et acceptant comme exactes les observations de 1764, en déduisit la position et la grandeur de l'orbite à cette époque, renseignement précieux qui aurait du stimuler de nouvelles recherches. Les calculs de Lambert, quoique reposant sur des observations douteuses, sont complets et précis.
  Il les applique particuliérement a 1’époque de l’observation de Cassini, de Schort et de Fontana. La théorie lui montre en outre que, pendant les passages de 1761 et 1769, le satellite n’a pu paraitre sur le disque solaire, étant au-dessus en 1761 et au-dessous en 1769. Il peut arriver, au contraire, que le satellite se projette sur le Soleil quand la planéte reste en dehors. Le 8 juin 1753, par exemple, si les tables de Lambert sont exactes, l'orbite du satellite coupait le disque solaire; mais la position occupée ne le plaçait pas dans la partie commune. Le 1er juin 1777, Lambert annonçait un passage du satellite sur le Soleil non seulement possible, mais réel, et, s'il ne se produit pas, dit-il, les tables auront besoin de fortes corrections. « J’annonce ce passage, ajoute-t-il, tout au moins comme possible. Les astronomes qui observent souvent le disque du Soleil trouveront sans doute qu’il y a convenance à choisir ce jour, dans l'espoir d'y trouver une observation plus fructueuse et plus agréable que de coutume.»
  Cet appel ne donna aucun résultat.
  L'excentricité de l'orbite calculée par Lambert est de 0,195, un peu moindre que celle de Mercure. L’inclinaison de l'orbite sur celle de la planète, 64°, dépasse de bien loin toutes les inclinaisons connues.
  La plus grande distance de Vénus au satellite sous-tendrait un angle de 19’ à la distance qui sépare la Terre du Soleil, et l’on pourrait par conséquent, lorsque Vénus se rapproche de nous le plus possible, si la position du satellite est favorable, l’apercevoir à une distance de 42’. Une des observations de Montaigne le place à 25’.
  La dimension du satellite et celle de la planète seraient à peu près dans le même rapport que celui de la Lune à la Terre, On sait, en effet, que le diamètre de Vénus est presque égal à celui de la Terre, et que celui de la Lune est de 0,27, comparé au diamètre de notre planète; celui du satellite de Vénus serait de 0,28.
Note: Tout ceci sort toujours du livre de Schorr, qui, pas plus que Bertrand, ne signale que l'orbite de Lambert assignerait à Vénus une densité 8 fois supérieure à celle de la Terre..

  L'insuccès du 1er juin 1777 découragea sans doute les astronomes; on n’a plus revu ni cherché le satellite de Vénus, et les traités d’Astronomie n’en font mention que pour prémunir les observateurs contre une illusion semblable à celle du Père Hell.
  La sincérité de Fontana, Schort, Cassini, Horrebow, Montaigne, etc., ne saurait être révoquée en doute.
Note: Oh que si! Fontana n'était rien quun hableur, et Montaigne a triché en sélectionnant les astres qu'il observait et qui n'étaient jamais que des étoiles..
Nous restons en face de trois explications possibles.
  La première est que le satellite existerait réellement, mais serait très petit et ne pourrait être observé qu’en des circonstances rares, à des époques d'élongations exceptionnelles. Aucun observateur sérieux ne l'ayant cherché depuis cent ans, cette hypothèse reste plausible.
Note: Les observateurs qui ont assigné une taille au satellite lui ont donné la taille de la lune. Cette hypothèse est donc intenable.
La seconde explication est celle des fausses images (1)qui se produisent dans les instruments, provenant soit de la réflexion de l'œil dont il a été parlé plus haut, soit d'un ajustement défectueux dans les lentilles de l’oculaire, soit de certains effets d'optique dus au jeu des rayons lumineux dans l'instrument lui-même.
Note: Cette hypothèse est plausible, mais pour quelques cas seulement.
La troisième explication consiste à considérer ces observations comme celles de petites planètes qui seraient passées au delà de Vénus et se seraient trouvées fortuitement sur le même rayon visuel. Ces deux dernières hypothèses sont les plus vraisemblables et peuvent s'appliquer l’une et l’autre à ces observations énigmatiques.
Note: L'explication par des étoiles n'est pas envisagée, car Joseph Bertrand, en bon spécialiste des sciences exactes n'imagine pas que des observateurs aient pu se tromper à ce point, encore moins tricher.
Joseph BERTRAND,
Membre de l'Institut.
(1) Dans le grand équatorial de Washington (l'un des meilleurs qui existent), l’un des oculaires a constamment montré à M. Newcomb un petit satellite à côté d'Uranus et de Neptune, lorsque l'image de la planète était arrivée juste au centre du champ; mais ce satellite disparaissait aussitôt qu'on remuait la lunette. (Voir plus loin, page 222, l'observation de M. Denning.)
( J. Bertrand, Le satellite de Vénus, L'Astronomie, Aout 1882, p 201 )
Note: L'observation de M. Denning est décrite sur cette page.

Et voila un nouvel exemple de la naïveté des mathématiciens. Comme le père Tacquet avait fait confiance à Fontana, Joseph Bertrand fait confiance à Schorr, et copie ses rêveries (ou ses âneries)

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Dernière mise à jour: 02/11/2020