1965. Le satellite de Vénus dans la cosmogonie Dogon.

Comment le satellite de Vénus a-t-il pu appartenir à une cosmogonie supposée venir du fond des ages? Le problème est assez confus et nécessite d'être décortiqué.

Les Dogons

Les Dogons sont un peuple d'agriculteurs et d'éleveurs qui vivent dans le Macina (sud de la boucle du fleuve Niger). Il se seraient installés au XIVe siècle sur les falaises de Bandiagara, pour échapper à l'islamisation et ses lois. Cet isolement contribua à ne les faire découvrir qu'assez tardivement aux Européens.

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Dans les années 1880, les français remontèrent le Sénégal, en direction du Niger, et arrivèrent au Macina, vers 1885, mais sans s'y installer. Puis vers la fin du siècle, les militaires français, explorèrent le Soudan, tentant d'y imposer leur protectorat. Plusieurs missions partirent de différent points avec pour objectif, le lac Tchad. C'est à cette occasion que les français découvrirent le peuple Dogon, qu'ils nommèrent d'abord les Habé, nom que leur donnait une ethnie voisine.

Maintenant, comment ces Dogons, animistes et farouches gardiens de leurs traditions, auraient ils pu créer une cosmogonie ou apparaissent tant les galaxies que les satellites des planètes? Leurs meilleurs artisans étant des forgerons, ils ne risquaient pas de disposer d'instruments d'optique leur permettant de découvrir les satellites des planètes ou des étoiles.
En fait la cosmogonie Dogon ne nous est connue que par l'ethnologue Marcel Griaule, et le satellite de Vénus n'apparait que dans Le Renard Pale, un livre écrit par Germaine Dieterlen, alors que Griaule était décédé depuis 9 ans.

Marcel Griaule initie la légende de la cosmogonie.

L'histoire (ou l'embrouille) commence en 1931 quand, dans le cadre de l'expédition Dakar-Djibouti, Marcel Griaule commença à étudier le peuple dogon en compagnie de Michel Leiris. Ils seront rejoints en 1937 par leur collègue Germaine Dieterlen, intéressée par les Dogons et les Bambaras (une grande ethnie du Mali).
Marcel Griaule rencontra Ogotemmelli, un Hogom (ou Ogom) aveugle, qui eut beaucoup d'influence sur lui. Il recueillit précieusement son enseignement et en tira plusieurs livres. C'est ainsi qu'il publia:
En 1946: Notes de terrain : entretiens avec Ogotemmelli
En 1947: Mythe de l'organisation du monde chez les Dogons du Soudan
En 1948: Dieu d'eau, entretiens avec Ogotemmeli
Dans ce dernier livre, Ogotemmeli décrit comme il peut, le genèse du monde, attribuée au dieu Amma, avec beaucoup d'éléments en rapport avec la vie et la sexualité, mais aussi une desciption des ses principaux éléments, en utilisant des images connues: une maison en pisé, avec quatres escaliets relatifs aux Pléïades, au baudrier d'Orion, à Vénus, et à une comète. Détail curieux, il tente, comme Anaxagore, de montrer que le soleil est plus grand qu'on ne croit:

Toutefois, Ogotemmêli voulut donner une idée de la grandeur du soleil.
Certains, dit-il, l’estiment grand comme le campement, ce qui lui ferait trente coudées. Il est en réalité plus grand. Il dépasse en surface le canton de Sanga. Et après avoir hésité, il ajouta :
— Il est peut-être même plus grand encore.
(Marcel Griaule, Dieu d'eau, entretiens avec Ogotemmeli, Editions du Chêne, 1948, p. 15)

Mais on a bien du mal à y découvrir une cosmogonie complète. On en saura un peu plus, au sujet de Sirius, en 1950, quand Griaule et Dieterlen publie: Un système soudanais de Sirius
Les auteurs nous en parle à propos de l'origine de la fête du Sigui:

Mais Sirius n'est pas la base du système : il est l'un des centres de l'orbite d'une étoile minuscule, Digitaria, pô tolo ou étoile du Yourougou, yurugu tolo, dont la fonction est capitale et qui retient pour ainsi dire seule l'attention des initiés mâles.
(Marcel Griaule, Germaine Dieterlen, Un système soudanais de Sirius,, Journal de la Société des Africanistes, 1950, tome 20, p. 280)

Mais aussi, nous apprenons que Sirius a un autre compagnon:

Mais Digitaria n'est pas le seul compagnon de Sirius : l'étoile emme ya, Sorgho-Femelle, plus volumineuse qu'elle, quatre fois plus légère, parcourt une trajectoire plus vaste dans le même sens et dans le même temps qu'elle (50 années).
(Marcel Griaule, Germaine Dieterlen, Un système soudanais de Sirius,, Journal de la Société des Africanistes, 1950, tome 20, p. 287)

Et nous apprenons enfin que d'autres ethnies connaissent aussi ce compagnon de Sirius:

Les Bambara nomment Sirius « étoile de l'assise », sigi dolo, qui est le terme même employé par les Dogon et comme eux ils donnent à l'étoile Digitaria le nom de fini dolo
...
Le système est également connu des Bozo qui nomment Sirius sima kayne (litt. : pantalon assis) et son satellite toñô ñalema (litt. : étoile œil).
(Marcel Griaule, Germaine Dieterlen, Un système soudanais de Sirius,, Journal de la Société des Africanistes, 1950, tome 20, p. 292 et p. 294)

Ainsi l'étoile Sirius aurait un compagnon, qui tourne en 50 années, et qui serait donc la naine blanche Sirius B. Mais elle aurait aussi un second compagnon. Ceci n'a rien à voir avec le satellite de Vénus, mais va nous permettre de retrouver l'origine de cette information.

Germaine Dieterlen complète la cosmogonie.

Germaine Dieterlen va nous permettre de mieux comprendre en publiant en 1965, avec la collaboration de feu Marcel Griaule, Le Renard pale, qui expose mieux la cosmogonie. Et c'est dans ce livre que nous trouvons ce qui doit être le satellite de Vénus:

Là est sortie une toute petite étoile, dite "étoile qui accompagne Vénus".
(GRIAULE Marcel et DIETERLEN Germaine, Le Renard Pâle, Paris, Institut d’Ethnologie, 1965, p. 237)

L'ouvrage contient encore d'autres références astronomiques, comme les 4 satellites de Jupiter, représentés comme formant un carré entourant la planète. On sait depuis 1610, que Jupiter a 4 gros satellites, mais ils se montrent toujours alignés, et d'autre part, on en a découvert un cinquième en 1890, et des dizaines d'autres à l'aide des sondes spatiales.

Tout ceci nous permet de savoir que les Dogons n'ont pas observé eux même les astres que contient leur cosmogonie, donc qu'ils ont été initiés, mais aussi de réfuter une initiation par une civilisation en avance sur la notre, puisque le savoir distillé est erroné et incomplet. Nous allons même pouvoir dater la culture de leur initiateur.

Datation de la source

En effet le deuxième compagnon de Vénus a été imaginé par Camille Flammarion en 1882, dans Les Étoiles et les curiosités du ciel, pour expliquer les irrégularités de l'orbite du compagnon Sirius B:

Cette divergence nous place entre deux hypothèses pour être expliquée: ou bien ce compagnon observé va accélérer son mouvement de manière à arriver en 1892 à l'ouest de Sirius; ou bien il y a dans le système de Sirius un second corps perturbateur, plus rapproché du foyer et tournant plus rapidement que ce compagnon. La période perturbatrice est certainement de 49 ans: elle peut provenir, soit du compagnon découvert, si sa révolution est bien de cette durée, soit d'une combinaison entre la révolution de ce compagnon et celle d'un autre corps produisant les effets observés. Nous saurons cela d'ici à quelques années.
(Camille Flammarion, Les Étoiles et les curiosités du ciel, Paris, 1882, p. 489-490)

Quant au satellite de Vénus, le problème de son existence avait été exposé, mais pas réfuté, en 1882, par Joseph Bertrand dans les colonnes de l'Astronomie, et le même sujet repris en 1884, par Camille Flammarion dans Les Terres du ciel. Mais cette existence avait été réfutée en 1887 par Paul Stroobant, et en particulier dans la même revue l'Astronomie, revue de Camille Flammarion.

La cosmogonie des Dogons, avec un deuxième compagnon de Sirius, 4 satellites de Jupiter, et un satellite de Vénus, correspond donc à la culture d'un lecteur de Camille Flammarion entre 1882 et 1887. Nous ignorons qui est exactement cet initiateur, quand il pratiqué cette initiation, et même sur qui, puisque les Dogons auraient pu être initiés indirectement, comme les Bambara et les Bozo.

Mais tout ceci n'était pas évident pour tout le monde, puisqu'Eric Guerrier a publié en 1975, La cosmogonie des Dogons, suivi en 1976 par Robert Temple, avec The Sirius mystery. Tous les deux évoquaient une initiation des Dogons, mais Temple n'y allait pas avec le dos de la cuillère: Pour lui les Dogons avaient été initiés par des extraterrestres, venus dans leur astronef.

Tout ceci fut réfuté plus tard: Non seulement la méthode de Griaule n'était pas scientifique, mais on ne retrouvait guère de traces de cette cosmogonie chez les dogons des années 1990. On a même soupçonné Griaule d'avoir injecté lui même cette cosmogonie sans sans rendre compte.
Pour en savoir plus sur ce curieux phénomène de contamination culturelle, on peut consulter avec profit la page de Thierry Lombry.

Nous pouvons donc être sûr que les Dogons n'ont jamais observé de satellite à Vénus, et nous ne sommes même pas certains qu'ils y aient jamais cru.

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Dernière mise à jour: 02/12/2020