Comète

(Cette page est une actualisation d'un article écrit en 1985, en prévision du passage de la comète de Halley, et jamais paru)

LES POTINS DE LA COMÈTE

  LES ARLÉSIENNES DU CIEL

Une "arlésienne", c'est quelque chose dont on parle toujours (ou souvent), et qu'on ne vois jamais (ou rarement). Les comètes sont dans ce cas. Un bon manuel de vulgarisation astronomique se doit de contenir un chapitre sur les comètes, les sites consacrés à l'astronomie contiennent pratiquement tous des photos de comètes, et le thème de la comète appartient à notre culture, au point qu'on en met au sommet des sapins de Noël. Quant à Google, il renvoie plus de 2 millions de réponses pour le mot "comète", et plus de 76 millions pour "comet" ( dont beaucoup n'ont d'ailleurs rien à voir avec l'astronomie).
Pourtant, qui se souvient d'avoir vu une belle comète? La dernière comète bien visible, fut la comète Hale Bopp, en 2002. Et la plus célèbre d'entre elles, la comète de Halley, nous fit une visite bien décevante en 1986: on ne la voyait bien qu'aux jumelles.

Bayeux
Ceux là regardent l'étoile
Pourtant, cette fameuse comète de Halley, on l'attendait depuis longtemps avec intérèt, et l'on avait édité pas moins de 35 livres à ce sujet.
Quant aux articles de presse auquel la comète a donné lieu, leur nombre est difficile à évaluer, mais ils étaient souvent émaillés de poncifs, comme la photo de la "tapisserie de la reine Mathilde" (une broderie, en fait), figurant la comète qui s'était montrée en 1066 lors de l'embarquement des soldats de Guillaume le conquérant, partant envahir l'Angleterre.
Et, bien sûr, outre des informations sur la nature des comètes, livres et articles se devaient de rappeler l'histoire, voire le roman de la comète, assorti de quelques légendes.
Bref, nous avons eu l'occasion de nous replonger dans la "légende dorée" des comètes.

noyau
Le noyau de la comète en gros plan
Mais, bien que décevante pour le public, cette visite ne fut pas sans intérêt pour la science.
Comme elle était prévue depuis longtemps, et que la comète arrivait selon une orbite bien connue, l'agence spatiale européenne avait dépéché à sa rencontre, la sonde "Giotto", du nom du peintre florentin qui avait peint la comète dans son tableau représentant la visite des rois mages.
C'est ainsi qu'on pu voir pour la première fois le noyau d'une comète en "gros plan", et que ce gros plan nous apprit que cette "boule de neige sale" qui en était le noyau, ne diffusait que par deux ouvertures, était plus gros qu'on ne pensait, mais aussi plus sale. Et cela se comprend bien car jusque là, on n'en connaissait que l'éclat global, dont on avait déduit un diamètre erroné, en imaginant ce noyau plus clair qu'il ne l'était.

Ce regain d’intérêt pour les phénomènes célestes n'était pas mal venu, puisqu'un sondage réalisé en 1981, à l’instigation du C.N.E.S., a révélé que 35% des français ignoraient que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, et non l’inverse! (1)

Où est elle?
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Mais le public en a-t-il été plus savant (ou moins ignorant) pour autant?
On peut en douter, quand on pense que peu de gens savent reconnaitre les phénomènes célestes "in situ", même s'ils en ont souvent entendu parler. Par exemple, peu nombreux sont ceux qui sauraient montrer dans le ciel où se trouve la nébuleuse d’Orion, ou la galaxie d'Andromède. Ce sont pourtant des objets célestes bien connues dont on a vu maintes fois des photos. Mais c'étaient des photos à longue pose dont l'aspect n'a pas grand chose à voir avec les faibles lueurs diffuses qu'on peut voir à l’oeil nu.

Encore peut on observer les nébuleuses, à la saison prés, en quasi permanence, mais il en va tout autrement des cométes, dont la lumiére est souvent tout aussi faible: Elles ne se montrent que quelques semaines, et changent de place chaque soir. Pourtant, les astronomes en observent chaque année, mais il est rare qu’elles soient suffisamment visibles, ou assez célèbres, pour distraire l'attention des journalistes de la dernière manifestation politique, ou de la vie sentimentale de nos vedettes.

Cette rareté est bien faite pour rendre insolite l'irruption dans notre ciel, nos medias, et notre vie quotidienne, de ces "serpents-de-mer célestes", qui font alors dépenser beaucoup d'encre, ou de méga-octets, et alimentent les conversations ou suscitent les témoignages:
Car lorsqu'un phénomène céleste est annoncé, il est fréquent que de nombreux témoins jurent l'avoir vu de leurs propres yeux, même si en fait, il était invisible. Le 6 octobre 1834, par exemple le "TIMES" annonçait d'après un journal américain que la comète de Halley était visible dans la constellation du Taureau. Or elle n'arriva que l'année suivante... (2).
En 1967, à San José de Valderas, une mystification faisant annoncer une spectaculaire observation d'OVNI dans le journal, génèra des témoignages, à l'étonnement du mystificateur lui même.

Ainsi, que la comète soit visible, ou pas, on trouve toujours des gens pour prétendre l'avoir vu. On peut s'attendre à ce genre de dialogue:
"C'est comme cette comète, m'dam Martin, j'me demande si on va la voir.
- Ah ben moi, justement, j'l'ai vu hier soir!
- Ah bon?, l'journal y disait qu'on la verrait pas avant l'mois prochain!
- Mais j'l'ai vu! Elle était grande comme ca!
" (Geste du pêcheur qui en a pris un "comme ca")
Madame Martin n’a pas rêvé. Elle a bien vu un point brillant suivi d'une queue diffuse, comme sur la photo du journal; mais elle ne saura jamais que ce n’etait en réalité que la trainée d'un avion.

  BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

Finalement, donc, une comète n'a même pas besoin de se montrer pour faire parler d'elle!
En mars 1973, Lubos Kohoutek découvre sur ses plaques photos l'image d'une comète. On calcule son orbite et trouve qu'elle est encore à 10 mois du périhélie. On extrapole son éclat au voisinage du soleil.
Sensationnel! Elle sera presqu'aussi brillante que la lune, visible en plein jour, et sa queue couvrira le tiers du ciel nocturne!
La machine se met en marche. Les astronomes annoncent quelle route suivra, parmi les constellations, l'astre attendu. On aménage la mission des astronautes en orbite pour l'observer. Les journaux sérieux trouvent là l'occasion de faire un peu de vulgarisation. Certains en profitent pour rappeler de quelles calamités nos ancêtres chargeaient ces astres chevelus.

Nostradamus
Affligeant!
D'autres, trouvent plus rentable d'exploiter les superstitions dénoncées par les précédents:
"Grosse comme la lune... ...La comète des rois mages fonce vers la Terre à 150 000 km/heure!" (3)
Ils annoncent, sur la foi des influences cométaires établies par Jérome Cardan, "de grandes calamités indéterminées" (sic), ajoutant que les gaz mortels des queues de comètes sont responsables des grandes épidémies de l'histoire!
La comète de 1347 aurait provoqué une épidémie qui fit périr la moitié des habitants du globe!
Et la comète qui annonça la mort de Mazarin sema une épidémie de peste bubonique qui fit des millions de victimes.
Ils rapportent même que l'une d'entre elles annonça la naissance de Bouddha, "le dieu des bouddhistes" (resic).

Invité à un débat télévisé, un historien distingué énumère une inquiétante quantité de catastrophes qu'il croit pouvoir mettre en relation avec le passage d'une comète.

Children og gods
défilé des enfants de Dieu
Des membres de la secte des "Enfants de Dieu", armés d'un gros baton, vêtus de tuniques baroques et le front couvert de cendres, prophétisent la fin de l'Amérique, à l'initiative de leur prophète, Moïse David: "La comète est la messagère de Dieu: 40 jours! Et Ninive sera détruite"
Il est d'ailleurs probable, qu'ils n'avaient pas vu, ni même cherché la comète, et avaient fait confiance à leur prophète, qui lui même avait fait confiance à la rumeur publique.
40 jours plus tard, le 4 décembre 1973, la fin de l'Amérique n'ayant pas eu lieu, ils ont remercié le ciel de les avoir épargné.
Quant à la comète, elle n'avait, pour eux, pas besoin d'exister physiquement.

Las! Les calculs des astronomes avaient été bien optimistes! La comète fut tout juste visible à l'oeil nu dans le ciel de haute Provence. Dans les brumes du Nord, il fallait un instrument, un atlas céleste et... beaucoup de patience. Les astronomes amateurs et les simples curieux ont été déçus.
Moïse David, qui, probablement, n'avait même pas vu la comète, expliqua qu'elle n'était qu'un avertissement de Dieu, qui avait voulu laisser à l'homme son libre choix.
Quant aux ignorants et aux naïfs, ils ont probablement cru voir ce qu'ils voulaient (ou craignaient) voir.

Ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'on faisait tant de bruit pour si peu, il y eut pire!

  LA COMÈTE DE LA FIN DU MONDE

On savait depuis Halley, que certaines comètes nous reviennent périodiquement. Le chanoine Pingré, brillant cométographe, avait remarqué que la comète vue en 1264, à laquelle on avait, à l'époque, attribué la mort du pape Urbain IV, avait des paramètres très voisins de celle vue en 1556, appelée comète de Charles Quint, parce qu'elle l'aurait déterminé à abdiquer. Et Pingré d'écrire:
"Je conclus donc que la comète de 1264 est très probablement la même que celle de 1556, que sa révolution périodique est d'environ deux cent quatre vingt douze ans, qu'on peut en conséquence en espérer le retour vers 1848."
En 1848, le bruit courut que l'astronome Hind l'avait découverte dans Le Serpentaire, puis on l'aurait vu dans la queue du serpent, puis dans Antinoüs, puis... plus rien. Ce n'était, encore une fois qu'une rumeur. La comète manquait à l'appel.
Babinet
Babinet
L'astronome Bomme, de Middelburg, remarquant qu'on avait négligé les perturbations planétaires, entreprit de refaire tous les calculs, et trouva qu'elle devait réapparaitre entre aout 1856, et aout 1860. L'astronome Babinet, qui croyait à l'identité des comètes de 1264 et de 1556, s'en fit l'écho... et le regretta plus tard.
Au début de l'année 1857, on discutait dans les journaux de la possibilité de rencontre avec une comète, quand Babinet, pour calmer les esprits, expliqua dans La revue des deux mondes: "La masse d'une comète est tellement petite que la terre, en la choquant, ne serait pas plus ébranlée dans sa stabilité qu'un convoi immense sur un chemin de fer ne l'est de la rencontre d'un moucheron".
Cependant les jours suivants, de nombreux journaux reprenaient cette inquiétante dépèche:
Mais voila qu'un astrologue allemand, très en réputation et aussi ferré que M. Babinet sur la science, annonce un cataclysme épouvantable, pour le milieu de l'année même dans laquelle nous entrons. Il ne prédit rien moins que la fin du monde. Il a déterminé jour par jour la marche de l'astre menaçant; il a pour ainsi dire tracé sa route.
  Le mois, le jour et presque l'heure de cette grande convulsion de la nature, il a tout fixé.
  Le treize juin! Voila le jour irrévocablement fixé pour la fin du monde par l'astrologue allemand; le 13 juin, Paris, la France, l'Europe, le monde, tout ne sera qu'une lave ardente, qu'un immense océan de feu.
Horreur!
La nouvelle se répandit dans l'Europe entière et produisit l'émotion que l'on devine. On en parla dans les salons comme sur la place publique. On en parla sur tous les tons, y compris en poèmes et en chansons comme le fit le chansonnier patoisant Desrousseaux:

In vettiant dins s'lorgnette,
Un allemand bien malin,
A prédit qu'eun' comète
Arriv'ra l'treiss' de juin.
Et cha n's'ra point pour rire
Du cop d'queu' qu'ell' donn'ra
(I' n'a point craint de l'dire)
L'monde intier trépass'ra.
In attendant ch'l'affaire,
Au lieu d'nous mette à braire,
Buvons, maingeons,
Dansons, rions,
Et dijons des canchons.
(4)
Desrousseaux
Alexandre Desrousseaux

(notons qu'il s'agissait d'une prédiction d'astrologue, et non du calcul d'un astronome, opérant à la lunette)

Bien sûr, on écrivit aussi de nombreux articles beaucoup moins alarmistes, où les remarques de Babinet sur l'extrème ténuité des comètes tenaient une large place.
Mais ajoutons, pour faire bonne mesure, qu'un écossais, le docteur Cumming, avait aussi prophétisé la fin du monde, mais pour 1865.

La rumeur de la fin du monde ne créa pas vraiment de panique, cependant, le correspondant à Paris du journal américain Harper's Weekly, écrivit :
Les femmes ont avorté ; les récoltes ont été négligées ; des testaments ont été rédigés ; des costumes anti-comètes ont été inventés ; une compagnie d'assurance-vie cométaire (primes payables d'avance) avait été créée... tout cela parce qu'un fabricant d'almanachs...pensa judicieux d'insérer à la semaine commençant le 13 juin : 'Vers cette date, attendez-vous à une comète'.

Almanach
l'almanach pour 1858
Hé oui! La rumeur semblait venir d'un almanach, l'almanach de Mathieu Laensbergh. Qui était Mathieu Laensbergh? Il aurait été (s'il a existé) chanoine de St Barthelemy, à Liège. Son nom sonnait vaguement allemand, mais le problème c'est qu'en 1857, l'almanach "supputé sur le méridien de Liège par maitre Mathieu Laensbergh", en était à sa 232e année. Difficile d'admettre qu'il ait été encore vivant.
Une autre source prétend que cette fin du monde fut inventée à Paris, rue Sainte-Anne, n° 67, par un nouvelliste en disette de nouvelles, de là expédiée en Allemagne, d'Allemagne réexpédiée en France, et de France répandue dans le monde entier.
Quelqu'en soit l'auteur, il était pourtant clair que la rumeur était absurde: un astrologue, non nommé, aurait tracé, jour par jour jusqu'au 13 juin, la marche d'une comète qu'aucun astronome n'avait observé. C'était aussi crédible que s'il avait tracé l'itinéraire du Père Noël.

Le 13 juin, la fin du monde, comme vous vous en doutiez, n'eut pas lieu, et le temps fut splendide.

Restait cette fichue comète de Charles Quint, qui s'obstinait à ne pas revenir, au désappointement de Babinet, qui dut subir les sarcasmes du Charivari qui écrivit que "la foule exaspérée pourrait faire un mauvais parti à M.Babinet". Comme chaque année, les astronomes découvraient de petites comètes, et dans la nuit du 22 au 23 juin, l'astronome Klinkerfues, à Berlin, découvrit une comète... qui n'était jamais que la troisième comète de l'année. La "comète de Charles Quint" ne revint jamais.

l'attente de la comète
La mécanique céleste était elle en défaut? Non, simplement Babinet, Bomme et Hind avait fait trop confiance à cet excellent cométographe qu'était Pingré, qui lui même avait fait trop confiance à la ressemblance des éléments des comètes de 1264 et de 1556. Pingré avouait que "la théorie de la comète de 1556 n'est pas assez précisément déterminée", mais il en déduisait que les petites différences ne rendait pas l'identité incompatible. De fait si l'orbite de la comète de 1556 était mal déterminée, c'est que les observations les plus importantes, celles de Fabricius, étaient perdues. Il ne restait qu'une mauvaise copie de la carte qu'il avait établi de la marche de la comète.
De plus, si cette méthode des similitudes d'éléments avait marché pour Halley, celui ci avait comparé les éléments de trois comètes, dont les apparitions étaient séparées par des intervalles à peu près égaux. Avec deux comètes seulement, dont l'une décrite sans précision, Pingré n'avait plus ce recoupement.
La comète de 1264 n'était pas la même que celle de 1556.

Notons que Halley lui même s'est laissé aller à des extrapolations hasardeuses, en se passant de la similitude des éléments pour ne plus retenir que les intervalles entre passages, ce qui l'amena à conclure que la comète de 1680 était la même que celle de Jules César, ce qui était faux.

Ainsi que la comète soit visible, ou non, qu'elle soit là, ou pas, le comportement populaire est toujours le même. La rumeur n'a pas besoin de voir pour croire.

  LA COMÈTE QUI FAILLIT NOUS ASPHYXIER

A lire les absurdités précédentes, on ne peut plus s'étonner de la psychose que provoqua l'arrivée de la comète de Halley en 1910, celle la même qui nous est revenu en 1986. En réalité, elle fut tout de même moins importante que ce qu'on croit en connaitre rétrospectivement, après en avoir collecté un maximum d'exemples, par esprit de syncrétisme. De fait, la lecture des quotidiens, parus au printemps 1910, montre qu'en matière d'astronomie, on s'intéressait plus à l'assasinat de l'astronome Charlois, qu'à la comète elle même.
A cette époque on ne s'inquiétait déjà plus trop d'une destruction du globe par le choc d'une comète, comme ce fut le cas en 1832 quand on s'aperçut que la comète de Biéla allait couper l'orbite terrestre. Quelques médias peu scrupuleux tentèrent tout de même leur chance avec des illustrations aussi effrayantes qu'absurdes, mais c'est un phénomène à résonance plus moderne qui provoqua la panique: La pollution atmosphérique.

Paradoxalement, ce sont les vulgarisateurs scientifiques qui déclenchèrent l'anxiété populaire, alors que leur role était précisément de l'éviter.
En septembre 1909, Camille Flammarion révéla que la queue de la comète contenait du gaz cyanogène, le terrible poison. Un professeur de l'université de Dijon regarda comme possible une influence de la comète sur notre atmosphère. Enfin l'abbé Moreux renchérit: "Notre atmosphère va-t-elle devenir irrespirable et mortelle?".
Après des déclarations aussi alarmantes, il leur fut d'autant moins possible de juguler l'épidémie de "comètite", qu'une seconde comète apparut cette année là. En dépit de leurs prudentes réserves, le public ne retint qu'une chose: Nous risquions de périr asphyxiés quand la Terre traverserait la queue de la comète

Comment se protéger? On eut recours à la science.
Un américain vendit des pilules contre la comète.
Un industriel de Chicago sa fit construire un abri ou il entreposa 100 bouteilles d'oxygène.
On eut recours à la religion: on organisa des processions et l'on brula des cierges.
Près de Florence, à la suite d'une pluie de météorites, des prêtres sonnèrent les cloches, jetèrent de l'eau bénite vers les quatre points cardinaux, et en tamponnèrent consciencieusement leurs ouailles avec leur goupillon.
Dans l'Oklahoma, les membres d'une secte de fanatiques tentèrent de sacrifier une jeune fille pour laver les péchés des hommes. Le shériff survint juste à temps.
En Hongrie, un veilleur de nuit déposa une requête pour que l'institut météorolngique éloigne la comète qui perturbait son service, car, expliqua-t-il, les gens affolés parcouraient les rues toutes les nuits.
Les voyants se mirent de la partie. Le devin américain Lee Spangler prophétisa que la Terre serait volatilisée. C'était absurde, puisque la comète ne devait pas heurter la terre, mais c'était alarmant car on disait qu'il avait déja prédit le fameux séisme de San Francisco!

Dans un tel climat, la moindre détonation pouvait avoir des conséquences imprévisibles.
A Montréal une invalide, croyant à l'arrivée de la comète tomba raide morte en entendant le claquement d'une porte.
A New-York un plaisantin, qui avait fait exploser un ballon lancé d'un toit, déclencha une panique collective qui fit plusieurs blessés.
Les suicides se multiplièrent. Un hongrois préféra se tuer que d'être tué par la comète.
Une parisienne s'écria "la voila, la voila", et s'élança par la fenêtre.
Près de Trèves, un mère jeta son enfant dans un puit.
Une habitante de Pittsburgh, effrayée par un simple nuage se fit sauter la cervelle.
Une femme du monde moscouite choisit de se noyer dans l'alcool, préférant mourir en état d'ivresse avant le jour fatal.
Inversement, bien sûr, comme en 1857, les caricaturistes s'en donnait à coeur joie.

Le snobisme ne pouvant être en reste, aux U.S.A. s'organisèrent des "comet-parties" où l'on servit un "cyanogen cocktail". (peut être à base de kirsch, qui contient effectivement des traces de cyanure)
On vendit des broches en Forme de comètes, et des bijoux ornée de pierres météoritiques (ou présentées comme telles).
On s'habilla et on se coiffa "à la comète".

Le soir de la plus grande proximité, beaucoup de gens passèrent la nuit à scruter en vain un ciel voilé d'épais nuages. Camille Flammarion, à Juvisy et ceux qui s'étaient postés en haut de la Tour Eiffel ne furent pas plus heureux. Cependant, vers 3 heures du matin, on aurait senti une odeur de verdure brulée. Au matin la fin du monde ne s'était toujours pas produite, et si la comète fut néanmoins visible les jours suivants, elle avait raté son effet. Les uns respirèrent, les autres rirent, et tout finit par dee plaisanteries et des calembours (10)

  LES TERREURS D'AUTREFOIS

Le remarquable parallèle entre les deux psychoses précédentes laisse penser que leur processus est immuable. On peut même parier que dans les vitrines de la Fin 1909, St Nicolas vint porter ses joujoux juché sur une comète, comme le pere Noël vint en soucoupe volante en 1954, et en spoutnik en 1957.
Les terreurs des siècles passés sont moins documentées, mais si le processus en est identique, les causes en sont différentes, puisque les raisons pour lesquelles on craint varient avec les connaissances de L'époque: Le développement de la chimie au XIXème siècle fut cause qu'on s'attendit en 1910 à mourir d'un gaz délétère, comme celui de la mécanique céleste au XVIIIème suscita la crainte d'une collision. Auparavant la science n'ayant rien à dire des comètes, c'est l'astrologie qui parlait, faisant de leurs apparitinns de funestes présages.
Ces terreurs sont si légendaires que tous les vulgarisateurs les mentionnent sans chercher à vérifier si elles ont bien eu lieu. Certains vont même plus loin: Il les inventent!

La bas sur l’horizon, un trait lumineux se montre, tel un léger brouillard...
Le guet, sur le beffroi, l’a vu le premier, il a frappé la grosse cloche...
Tous les yeux sont fixés sur l'astre merveilleux...
Un rassemblement s'est formé autour d'un petit homme à tête grise. Celui ci se souvient de la mauvaise peste de 1618, "amenée par la comète géante qu'on vit alors". Il raconte, à mots convaincants, la façon dont passa "la mort noire", fauchant des familles entières...
Les auditeurs en ont froid dans le dos, et, avec une épouvante visible et intime, ils regardent "la verge de la colère de dieu" qui passe au dessus du pays.
Dans le groupe des savants, le chirurgien explique qu'en 1577, alors que planait au dessus de l’empire une des plus grandes étoiles à queue que l'on ait jamais vues, il mourut des quantités de gens et de bestiaux parce que les exhalaisons pernicieuses de la comète avaient empoisonné l'eau des puits et l’herbe des champs...
Un des magisters secoue la tête; c'est un homme éclairé, aux idées nettes; il s'est occupé de la science des étoiles et ne croit pas à l'influence des comètes sur les actions humaines; il insinue que les comètes, même les plus proches, volent à une grande distance, que leurs queues ne pourraient toucher la surface terrestre, et qu'elles n'émettent pas de vapeurs. Le sceptique est contredit par le vieux qui a vu la comète de 1618 et qui entend les discours de ses voisins. Il a vu de ses yeux les vapeurs lourdes qui stagnaient des jours entiers sur la terre. "Ce pouvait être d'épais brouillards", dit le maître d'école. Mais les gens effrayés préfèrent l'expérience du vieux à la science du jeune.

Ce récit fort convaincant a été imaginé en 1910 par Bruno Hans Bürgel pour décrire l'apparition d'une comète il y a quelques siècles (11). Sa vraisemblance donne à penser: Certaines superstitions sur les comètes, mentionnées par les bons auteurs, et tout aussi vraisemblables, pour qui connait l'ignorance humaine, ne seraient elles pas imaginaires elles aussi?
La réponse est oui! Confortés dans l'idée de l'immensité de la bêtise humaine par leurs propres constatations, des vulgarisateurs aussi prestigieux qu'Arago, Flammarion ou l'abbé Moreux se sont recopiés les uns les autres, acceptant pour authentiques (et embellissant au besoin), des légendes qui venaient à point paur justifier leurs propos.

C'est ainsi qu'un ouvrage d'astronomie qui se respecte ne saurait consacrer un chapitre aux comètes, sans rappeler comment l'illustre Ambroise Paré décrivait la comête de 1528:

Ceste Comette estoit si horrible & espouventable, qu'elle engendroit si grand terreur au vulgaire qu'il en mourut aucuns de peur: les autres tomberent malades: Ceste estrange Comette dura une heure & un quart, & commança à se produire du costé du soleil levant, puis tira vers le midy: elle apparoissoit estre de longueur excessive, & si estoit de couleur de sang: A la sommité d'icelle on voyoit la figure d'vn bras courbé, tenant une grande espee en la main comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la pointe il y avoit trois estoiles: mais celle qui estoit droitement sur la pointe, estoit plus claire & luysante que les autres: Aux deux costez des rayons de ceste comette, il se voyoit grand nombre de haches, cousteaux, espees, coulourees de sang, parmy lesquelles il y avoit grand nombre de faces humaines hideuses avec les barbes, & cheveux herissez, comme la voyez par ceste figure

Bien entendu l'ouvrage donne aussi une "reproduction fidèle" (12) de la dite figure. Mais l'auteur ne semble jamais etre allé aux sources, car on ne trouve pas cet ouvrage dans l'édition de 1575 des oeuvres complètes du célèbre chirurgien. Par contre dans le vingt-quatrième livre, de l'édition de 1579, qui traite en 78 pages des monstruosités médicales ou zoologiques connues de son temps (et souvent douteuses), le chapitre XXXVII est effectivement intitulé "des monstres célestes". Y sont décrits, la chute d'une météorite, la vision d'armées dans le ciel, des pluies de sang et de terre, et deux apparitions de comètes, dont l'une eut lieu le 9 octobre 1528 en Vuestrie (13), mais de son propre aveu, Ambroise Paré ne faisait que recopier des passages des "histoires prodigieuses" de Pierre Boaistuau (publiées en 1560).
Boaistuau les avait empruntées à un occasionnel français, c'est à dire une publication sensationaliste qui en a rajouté dans l'horrible en inventant la couleur de sang et les témoins morts de peur. Et cet occasionnel en reprenait un autre, de l'astrologue allemand Peter Creutzer qui avait été témoin... de l'apparition d'une aurore boréale.
On voit que si les sources du brave chirurgien n'étaient pas de première fraicheur, il peut être lavé de l'accusation d'avoir décrit un astre avec trop d'imagination, d'autant plus qu'en 1528 il n'avait guère que 11 ans...
La confusion prend sa source en 1865 dans un ouvrage du naturaliste Pouchet (14), qui» bien que n'ayant jamais prétendu que Paré ait été l'observateur, en donnait une citation tronquée qui laissait croire qu'il s'agissait d'un témoignage.

  LA COMÈTE EXCOMMUNIÉE

La comète de Halley toujours elle, traine dernière elle, outre sa queue, une légende curieuse depuis son passage de 1456, où elle se montra particulièrement brillante. On prétend parfois que cette année là, le pape fulmina contre elle une bulle, où il l'excommuniait conjointement avec les turcs, qui venaient de s'emparer de Constantinople.
La réalité est assez différente:

Calixte III
les turcs avaient pris Constantinople depuis deux ans lorsqu'Alphonse Borgia devint Page sans le nom de Calixte III. son grand dessein fut de bouter ceux ci hors d'Europe, mais, ne trouvant pas d'appui auprès des États italiens, il promulga le 14 juin 1456 une bulle ou il ordonnait de réciter des prières contre les païens, de sonner les cloches trois fois par jour, et d'organiser des processions, en même temps que Jean Capistrano prêchait la croisade contre les turcs.
Le même mois parut la comète. Les astrologues romains y virent comme d'habitude un sombre présage (sans connaître l'opinion des astrologues turcs, on peut penser qu'ils remarquaient la forme en cimeterre de la comète).
Le 4 juillet les turcs assiégèrent Belgrade. Ils y furent défaits le 22 par l'armée chrétienne sous le commandement d'Huniade.
Cette année là, peste et famine sévirent à Rome, et l'on fit des processions, comme alors en pareil cas (des mesures d'hygiène aurait peut-être donné un meilleur résultat).

Ces divers évènements furent rapportés ensemble par l'humaniste Platina, contemporain de Calixte, et auteur d'une histoire des papes. Il associait les processions, les craintes des astrologues, et la lutte contre les turcs.
Son texte fut repris par divers historiens, dont François Bruys, qui, ayant embrassé la réforme, publia une histoire des papes d'un ton quelque peu différent. Sous sa plume, Calixte profita des craintes suscitées par la comète pour exhorter le peuple à la prière.
La version de Platina, ou celle de Bruys, inspira l'astronome Laplace qui, en 1796, écrivit dans son "exposition du système du monde":
"...Le pape ordonna des prières publiques dans lesquelles on conjurait la comète et les turcs."
Le ton était donné et cette fable fut propagée pendant tout le XIXème siècle. Notammemt par Arago, lequel, pressé de terminer sa notice pour l'Annuaire du bureau des longitudes,écrivit malencontreusement en 1831 que le pape ordonna des prières où "on excommuniait à la fois la comète et les turcs". Conjurer, c'est tenter de venir à bout d'un péril par des prières. Excommunier, c'est exclure de la communauté. L'emploi d'un tel mot était donc déjà absurde, et Arago le corrigea dans une seconde édition, mais on alla plus loin:
En 1852, dans son "history of physical astronomy", Grant, traducteur d'Arago, affirma que le pape Calixte "émit une bulle ou il anathémisa à la fois les turcs et la comète".
Enfin, en 1853, Babinet décrivit la bataille de Belgrade, où les frères mineurs "le crucifix à la main, étaient aux premiers rangs, invoquant l'exorcisme du pape contre la comète".
Toutes ces versions firent leur chemin, les auteurs se recopiant mot pour mot, ou au contraire mélangeant tout, ce qui donna chez B.H. Bürgel, en 1910: "Le pape Clément VII stigmatisa du nom de "crachat du diable", une comète parue en 1532, et lança un anathème contre elle."

C'est Paul Ruffini, de Modène, qui, en 1821, aurait le premier réfuté la légende dans une dissertation sur l'oeuvre de Laplace. puis vinrent l'astronome Faye en 1858, et à partir de 1859, d'érudits ecclésiastiques, pour qui cette rumeur avait des relents d'anticléricalisme. (15)
Aujourd'hui, on écrit encore parfois que c'est la comète de 1456 qui est à l'origine de l'angélus de midi. La légende et son antidote n'ont pas fini leur course poursuite...

  LES SUPERSTITIONS DES SAVANTS

On voit que la science n'exempte pas ses adeptes de colporter des rumeurs. Elle ne les dispense pas non plus d'émettre des théories farfelues, car l'historien qui prétendait corréler les apparitions de comètes avec d'innombrables calamités» eut de nombreux prédécesseurs.
Dans un ouvrage publié en 1829, Illustrations of the atmospherical origin of épidémic diseases, le docteur Forster entreprit de montrer le role de l'atmosphère dans les épidémies. Mais il prétendit aussi démontrer l'influence qu'y avait les comètes, et finalement mettre en relation, non seulement les épidémies, mais encore toutes sortes de catastrophes, tempêtes, séismes, famines, épidémies, éruptions volcaniques, grêles, inondations, invasions de sauterelles, etc. etc. avec des comètes. Il le prouvait par un catalogue de fléaux, long de 41 pages, dont presque tous les items commençaient par l'apparition d'une comète. Des fléaux, il n'était pas bien difficile d'en trouver quand on acceptait n'importe quoi, comme un été sec, une grande mortalité de chats, voire un parhélie.
Quand on sait qu'il n'y a quasiment jamais eu d'année qui n'ait pas vu de catastrophes naturelles, on comprend qu'il aurait été bien plus significatif que les années à comète aient été vierges de tout fléau.

William Whiston
En 1696, William Whiston, alors pasteur presbyterien, qui fut ensuite successeur de Newton à l'université de Cambridge, fit paraitre une nouvelle théorie géologique fondée à la fois sur la Bible et sur les comètes. Selon lui, la Terre était à l'origine une comète dont les nébulosités se condensèrent pour donner océans et atmosphère. La rotation de la Terre n'aurait commencé qu'après la faute d'Adam et Eve, et sa révolution durait alors 360 jours. En l'an -2349 le passage d'une autre comète produisit le déluge universel et modifia l'orbite terrestre. Dans une seconde édition, il prétend en trouver des preuves historiques grace à la Cométographie d'Hévélius, et dans une troisième, il identifie sa comète, grace à une étude de Halley. Cette comète nous revient tous les 575 ans et précipitera un jour la Terre vers le soleil, la faisant périr par le feu.
Pour expliquer qu'on ne l'ait pas vue dans l'antiquité grecque, un supporter de Whiston prétendit qu'on l'avait confondue avec Vénus! On voit qu'avec ses "mondes en collision" Vélikowski n'a rien inventé.

Il faut dire qu'Halley lui même avait soutenu une théorie semblable, et que l'illustre Newton croyait que par une sorte d'usure de son orbite, le destin ordinaire d'une comète était de se précipiter dans le soleil et d'en alimenter ainsi la combustion. Or ceci est en contradiction avec sa propre théorie de la gravitation universelle.
Le mathématicien Bernouilli pensait que si le corps d'une comète n'est pas un signe visible de la colère de Dieu, la queue pourrait bien en être un!
Le géomètre Maupertuis se plaisait à penser que les comètes étaient habitées, et que la rencontre avec l'une d'elles apporterait à notre planète de fabuleuses richesses.
Enfin Arago, si prompt à pourfendre les sottises qu'on répandait sur les comètes ne condamnait pas l'hypothèse de l'habitabilité des comètes.
Il est vrai que le même Arago ne trouva pas malséant non plus de discuter de l'habitabilité du soleil, que Camille Flammarion croyait aux fantômes le plus sérieusement du monde, au point d'y consacrer plusieurs livres, et que l'abbé Moreux en écrivit un pour démontrer que la science mystérieuse des pharaons avait caché un puissant savoir dans les proportions de la pyramide de Khéops!
Aujourd'hui on trouve de distingués savants pour croire aux soucoupes volantes ou aux pouvoirs des tortionnaires de clés et de petites cuillères.
Décidément, la naïveté ne connait ni frontières géographiques, ni frontières chronologiques, ni frontières sociales, ni même culturelles.

NOTES:
1 Voir détails dans "ECHEC A LA SCIENCE" de J.H. Kapferer et B. Dubois - N.E.R. 1981
2 "NATURE" - 6/10/1934
3 "NOSTRADAMUS" - 20/12/1973 p. 19
4 "CHANSONS ET PASQUILLES LILLOISES" - Gérard Montfort 1972 vol III p 120
5 Voir Louis Figuier - "L'ANNEE SCIENTIFIQUE ET IHDUSTRIELLE" - Hachette 1858 p. 1-13
6 "CIEL ET ESPACE" - mars-avril 1973 p. 30
7 "NORD MATIN" - éd. Calais 21/16/1954 p. 4
B "LA CROIX DU NORD" 11/11/1954 p. 5 et "NORD MATIN" ed. Cambrai 10/11/1954 p. 4 . Ces sources ne précisent pas qu'il s'agit de la lune, c'est le calcul qui l'indique
10 D'après divers journaux et revues du 28/9/1978 au 13/7/1979 les sources sont trop nombreuses pour etre citées une par une
10 C.Lomé - La comète de la grande peur - "LECTURES POUR TOUS" 3/1956
11 "LES MONDES LOINTAINS" - Arthème Fayard 1944 p 290
12 Reproduction tout juste ressemblante dans "L'ASTRONOMIE POPULAIRE" de Flammarion de 1880, alors qu'il en avait donné un fac-similé exact en 1875 dans ses "MERVEILLES CELESTES"
13 soit le 19 octobre en calendrier grégorien. Vuestrie (Westrie) désigne probablement une contrée à l'ouest de l'Allemagne
Selon Guillemin, Il y a peut être confusion avec une autre comète de description similaire, parus en octobre 1508
14 F.A.Pouchet - "L'UNIVERS, LES INFINIMENT GRANDS ET LES INFINIMEN6 PETITS" - Hachette 1855 p. 442 note 131
15 Voir surtout: J. Thirion - la légende de l'excommunication - "REVUE DES QUESTIONS SCIENTIFIQUES" 4ème tr. 1909 P 679
J. Stein - article "Halley" dans le "DICTIONNAIRE APOLOGETIQUE DE LA FOI CATHOLIQUE" - 1925
P. Véron et J.C. Ribes - "LES CDMETES" - Hachette 1979 p. 82

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Dernière mise à jour: 06/12/2019